La formation intitulée « Méthodologie de la fatwa contemporaine », organisée par Dār al-Iftā’ d’Égypte, aborde les fondements méthodologiques de la jurisprudence musulmane (fiqh), le patrimoine des fatwas et les compétences en matière de recherche jurisprudentielle, fiqhī.
À la lumière des directives de Son Éminence le professeur Dr Nazir Ayyad, Grand Mufti de la République et président du Secrétariat général des institutions de fatwa dans le monde, les activités de cette formation intitulée « Méthodologie de la fatwa contemporaine », et destinée à un groupe d’étudiants malaisiens, se sont poursuivies à travers trois conférences consacrées à plusieurs aspects scientifiques et méthodologiques liés à l’élaboration des avis juridiques et à la recherche en jurisprudence musulmane.
La première conférence, intitulée « Les règles fondamentales qui encadrent la fatwa », a été présentée par Son Éminence le professeur Dr Mahmoud Hamed Othman, professeur de fondements du fiqh musulman à l’Université d’Al-Azhar et ancien doyen de la Faculté de charia et de droit de Tanta. La deuxième conférence, intitulée « Le programme consacré au patrimoine des fatwas de Dār al-Iftā’ d’Égypte. », a été présentée par Son Éminence le cheikh Hazem Daoud, directeur du Département de révision linguistique de Dār al-Iftā’ d’Égypte. La troisième conférence, intitulée « Les compétences en matière de recherche en fiqh musulman », a été donnée par Son Éminence le docteur Ahmad Mamdouh, membre du Conseil consultatif supérieur du Grand Mufti.
Ces conférences ont porté sur les fondements méthodologiques nécessaires au mufti, l’importance du patrimoine des fatwas dans la pratique contemporaine, ainsi que sur les compétences scientifiques et méthodologiques indispensables au chercheur dans ce domaine.
Le professeur Mahmoud Hamed Othman a souligné l’importance de la formation méthodologique en fondements du fiqh musulman pour la formation du mufti. Il a expliqué que l’étudiant en sciences islamiques devait apprendre à identifier les sources et les ouvrages spécialisés susceptibles de lui fournir les informations recherchées, afin qu'il examine chaque question dans le domaine scientifique auquel elle se rattache. Il recherchera ainsi les causes de la révélation dans les ouvrages d’exégèse et de sciences du Coran, et les notions de conception et d’assentiment dans les ouvrages de logique, ce qui contribue à développer une compétence scientifique globale et structurée.
Il a également présenté ce que l’on pourrait appeler « l’arbre des fondements du fiqh musulman », expliquant que cette discipline s’articule autour de trois grands axes : les sources du fiqh musulman et les questions qui s’y rapportent, les contradictions apparentes entre les preuves, leur hiérarchisation et le choix de l'avis probant, ainsi que l’effort d’interprétation jurisprudentielle et l’émission des fatwas.
Les sources du fiqh musulman constituent ainsi le principal objet de cette discipline qui possède ses propres domaines d'étude et ses règles déterminées. À l'inverse, les questions du fiqh musulman proprement dit se renouvellent au gré de l'évolution des situations et de l'apparition de nouvelles problématiques.
Le professeur de fondements du fiqh musulman a également présenté plusieurs sources et règles méthodologiques dont le mufti a besoin dans son travail. Celles-ci incluent notamment la préférence juridique, la présomption de continuité, les intérêts non expressément consacrés par les textes ainsi que la coutume. La coutume revêt une importance particulière, car elle est présente dans de nombreuses situations et transactions. De même, de nombreuses questions médicales et économiques contemporaines nécessitent de prendre en considération les intérêts non expressément consacrés par les textes. Selon l’imam Abū Ḥāmid al-Ghazālī, la prise en compte de l’intérêt doit répondre à trois critères : être nécessaire, général et certain.
Dans ce contexte, il a abordé les quatre degrés de connaissance : la certitude, la probabilité, le doute et la conjecture. Il a expliqué que, dans de nombreuses questions de fiqh musulman, le mufti se situait entre la certitude et la probabilité. La probabilité juridiquement recevable consiste à considérer comme prépondérante l’une des deux possibilités dans une question donnée. Cela implique de s'assurer de l'exactitude des informations, de les vérifier et de ne pas fonder les jugements sur de simples conjectures. Il a également évoqué la nécessité, pour le mufti, de mettre en balance les intérêts et les préjudices. Le mufti doit nécessairement prendre en considération les conséquences prévisibles d’un acte et mettre en balance les intérêts et les préjudices qui peuvent en découler. Ainsi, l’extraction d’une dent ou d’une molaire entraîne certes une douleur immédiate, mais elle permet d'atteindre un objectif plus important : éliminer une nuisance ou prévenir une douleur.
L’ancien doyen de la Faculté de charia et fiqh a également souligné l’importance du raisonnement par analogie, considéré comme l’un des principaux outils dont le mufti a besoin pour traiter des situations qui ne font l’objet d’aucune disposition explicite. Ce raisonnement consiste à rattacher un cas non régi par un texte à un cas régi par un texte, en raison de l’existence d’une même cause juridique.
Il a également expliqué que la préférence juridique consiste à attribuer à une question une qualification juridique différente de celle de cas analogues, en raison d'une preuve, d'un motif, d'une cause juridique ou d'une considération rationnelle qui le justifie, et non pas à suivre ses passions ou à opérer un simple choix personnel.
Il a insisté sur l’importance, pour le mufti, de maîtriser la langue arabe et d'étudier les différentes significations que peuvent revêtir les expressions, tout en s’appuyant sur plusieurs règles méthodologiques, notamment celle selon laquelle « donner effet aux paroles est préférable à les considérer comme dépourvues d’effet », ainsi que celle selon laquelle « une interdiction dépourvue de tout indice contextuel implique la prohibition ».
Il a également abordé la question de la contradiction apparente entre les preuves et leur hiérarchisation, en précisant qu’il n’existe pas de véritable contradiction dans les textes de la charia. Elle peut toutefois apparaître au chercheur en raison de divergences entre les différentes versions d’un même récit ou de différences dans l’interprétation des textes.
Il a enfin abordé les questions relatives à l’effort d’interprétation juridique (ijtihād), au recours à l’avis d’un juriste (imitation ou taqlīd) et à l’émission de fatwas, en soulignant l’importance de vérifier soigneusement les informations et de ne pas se précipiter pour émettre des jugements. Le mufti doit également connaître la situation de la personne qui le consulte, tenir compte de son niveau de connaissance et prendre en considération ses besoins. Ainsi, l’étudiant en sciences islamiques peut avoir besoin de connaître la preuve ainsi que le raisonnement permettant d'en tirer la règle, tandis qu’une personne sans formation spécialisée peut se contenter d’une présentation claire et accessible de la règle juridique.
De son côté, le Dr Ahmad Mamdouh a expliqué que la compétence est une aptitude acquise qui se développe par l’apprentissage, la pratique, l’expérience et l’accumulation de connaissances. Il a précisé que la persévérance dans l’apprentissage et la pratique pouvait permettre à une personne dotée de capacités intellectuelles moyennes de surpasser, dans un domaine donné, une personne qui la surpasse sur le plan des capacités mentales. Il a ainsi souligné l’importance de la régularité et de l’accumulation progressive dans la formation du chercheur, affirmant que « la pratique finit par l’emporter sur le talent ».
Pour illustrer cette idée, il a pris l'exemple de l'imam Ibn Ḥajar al-Haytamī et des difficultés qu'il avait rencontrées au début de sa quête de savoir. Un événement en particulier lui a fait prendre conscience de l'importance de la persévérance et de la continuité dans l'apprentissage. Encouragé par cette expérience, il a poursuivi sa quête jusqu'à devenir l'un des plus grands spécialistes de la jurisprudence (fiqh) musulmane.
Il a également défini la recherche en jurisprudence musulmane comme étant l'étude traitant de ce domaine, lequel est défini comme la connaissance des dispositions légales religieuses déduites de leurs preuves détaillées. Il a expliqué que les principales disciplines des sciences islamiques sont l'exégèse, le hadith et la jurisprudence musulmane, auxquelles s'ajoutent les sciences d'outil permettant de les maîtriser, telles que la grammaire, la morphologie, la rhétorique et la logique.
Le membre du Conseil consultatif supérieur du Grand Mufti a insisté sur le fait que le chercheur en jurisprudence musulmane doit maîtriser les outils nécessaires lui permettant de réfléchir. La spécialisation ne se limite pas à l'obtention d'un diplôme universitaire ; elle suppose également la capacité à comprendre et à qualifier juridiquement les situations, à déterminer précisément l'objet du désaccord, à connaître les différentes écoles, opinions et divergences juridiques, à référencer et à documenter les sources, à rattacher les cas particuliers à leurs principes fondamentaux, ainsi qu'à tirer des conclusions à partir des prémisses.
Il a insisté sur la nécessité de comprendre avec précision la terminologie des jurisconsultes et a mis en garde contre l'attribution de significations contemporaines aux termes juridiques anciens sans vérification préalable. Il a notamment cité le terme « lavement » employé par les juristes, qui peut désigner un lavement rectal et non une injection médicale au sens courant actuel.
Il a également mis en garde contre le fait de fonder une recherche sur des déductions juridiques erronées tirées des ouvrages de jurisprudence musulmane. Il a souligné la nécessité de vérifier les textes et leur contexte, sans se contenter de simples similitudes entre les termes ou les situations. Enfin, il a insisté sur l’importance de l’objectivité dans la recherche, afin que le chercheur s'attache à établir la vérité et à tirer des conclusions basées sur des preuves, plutôt que de partir d'une conclusion préétablie et de rechercher ensuite les éléments susceptibles de la confirmer.
Le membre du Conseil consultatif supérieur a également abordé les objectifs de la recherche et de la rédaction en jurisprudence musulmane, parmi lesquels figurent l'innovation, l'achèvement, l'explication, la concision, la compilation, la classification et la correction des lacunes. Il en a présenté les différentes formes et a illustré chacune d'entre elles par des exemples.
Il a également présenté les méthodes de recherche et de rédaction, en précisant qu’une recherche peut adopter une approche descriptive, analytique ou critique. L’approche descriptive consiste à présenter une question, à en exposer les différents aspects, à retracer son évolution historique et à rapporter les opinions des juristes à son sujet. L’approche analytique va au-delà de la simple présentation des opinions pour étudier les preuves sur lesquelles elles reposent, les intérêts et les préjudices qu’elles mettent en balance, ainsi que leurs fondements et leurs conséquences. L’approche critique, quant à elle, consiste à examiner, à distinguer, à rectifier et à classer les différentes opinions afin de déterminer celles qui sont valides et celles qui ne le sont pas selon des critères scientifiques.
Il a également mis en garde contre certaines faiblesses susceptibles d’altérer la qualité d’une recherche en jurisprudence musulmane : rapporter des opinions sans distinguer celles qui sont solides de celles qui sont faibles, reformuler une citation sans nécessité, s’appuyer sur des ouvrages abrégés alors qu’il est possible de consulter les sources originales, attribuer une position à une école juridique en se fondant sur une source relevant d’une autre école sans vérifier la source faisant autorité au sein de l’école concernée, multiplier excessivement les définitions, consacrer une recherche approfondie à des questions certaines et évidentes qui ne nécessitent pas un tel degré d’étude, ou encore rechercher artificiellement des exemples jurisprudentielles.
De son côté, cheikh Ḥazm Daoud a souligné l’importance du patrimoine des fatwas pour comprendre l’histoire de l’émission des avis juridiques en Égypte, mais aussi pour en tirer profit dans le développement de la pratique contemporaine. Il a présenté plusieurs figures éminentes parmi les juristes ayant exercé la fonction de mufti, ainsi que l’évolution de cette fonction en Égypte.
Il a notamment évoqué le cheikh Muḥammad al-Mahdī al-ʿAbbāsī, l’un des premiers à porter le titre de « secrétaire de la fatwa ». Ce dernier a accédé à la fonction de grand mufti d’Égypte à un âge relativement jeune et l’a exercée pendant près de quarante ans.
Il a également retracé les circonstances de la nomination du cheikh Ḥassūnah al-Nawāwī au poste de grand mufti d’Égypte par décision du khédive Abbas Helmi II, le 12 novembre 1895. Il a précisé que vingt personnes ont occupé la fonction de grand mufti d’Égypte, auxquelles s’ajoutent plusieurs suppléants. Il a enfin évoqué le cas du cheikh ‘Abd al-Qadīr al-Rāfi‘ī, qui n’exerça la fonction que pendant une très courte période puisqu’il décéda alors qu’il se rendait pour prendre ses fonctions.
Le directeur du Département de révision linguistique de Dār al-Iftā’ d’Égypte a également présenté le patrimoine juridique de l’institution en matière de fatwas. Celui-ci comprend d'anciens registres et documents contenant les avis juridiques de plusieurs grands muftis, notamment ceux des cheikhs Ḥassūnah al-Nawāwī et Muhammad Abduh, ainsi que les fatwas de Son Éminence le Grand Imam, le docteur Ahmad al-Tayeb, durant la période où il occupait la fonction de grand mufti d'Égypte.
Il a expliqué que les efforts institutionnels visant à préserver le patrimoine de Dār al-Iftā’ d’Égypte ont commencé à être menés de manière plus structurée à partir de 2006, avec la collecte, la conservation et la documentation des anciennes fatwas. Le projet a ensuite été progressivement développé pour devenir un système intégré d’archivage du patrimoine juridique en matière de fatwas.
Il a présenté aux participants le fonctionnement du programme d’archivage des fatwas, notamment les modalités de documentation des avis juridiques et de saisie de leurs données, ainsi que les mécanismes de recherche et de consultation. Le projet ne se limite plus à la collecte et à la conservation des fatwas, mais comprend également plusieurs services scientifiques, comme la référence précise aux versets et aux traditions prophétiques cités dans les fatwas, ainsi que l'explication de certains termes, expressions et noms de personnalités qui y sont mentionnés. Cela permet au chercheur d’accéder aux informations relatives à une fatwa par différentes voies de recherche et renforce la valeur scientifique du patrimoine ainsi archivé.
Le directeur du Département de révision linguistique a ajouté que le patrimoine des fatwas constituait un élément essentiel du processus d'émission des avis juridiques. L’étude des fatwas antérieures permet en effet au mufti de comprendre comment les juristes ont traité différentes situations, mais aussi de prendre en considération les circonstances, les contextes, les personnes et les milieux dans lesquels ces avis ont été rendus. Cela contribue à une bonne compréhension des faits, à leur qualification juridique appropriée et à la mise à profit de l’expérience accumulée en matière de fatwas.
Il a également présenté les efforts déployés par Dār al-Iftā’ d’Égypte pour publier son patrimoine sous forme d’ouvrages scientifiques. Cinquante-quatre volumes de fatwas de Dār al-Iftā’ d’Égypte ont ainsi été publiés, tandis que le travail se poursuit pour préparer et ajouter de nouveaux volumes.
Il a enfin souligné l’ampleur considérable du patrimoine de Dār al-Iftā’ d’Égypte, qui compte plus de 115 000 fatwas. Ces avis sont de nature diverse : certains se répètent, tandis que d’autres sont liés à des circonstances et à des contextes historiques particuliers qui ne se prêtent plus à la publication aujourd’hui, en raison de l’évolution des situations.
Les trois conférences se sont conclues en soulignant l’importance de l’articulation entre la formation méthodologique aux fondements du fiqh musulman, la préservation du patrimoine des fatwas et le développement des compétences en matière de recherche juridique, afin de former des spécialistes capables de traiter les questions liées à l’émission des avis juridiques selon une approche scientifique et méthodique.
Ces différents aspects constituent des piliers essentiels de la formation scientifique du spécialiste de la fatwa et du chercheur en fiqh musulman. Ils lui permettent de comprendre les textes religieux, d'en saisir les significations, de qualifier juridiquement les situations et de tirer parti des efforts d'interprétation et de l'expérience accumulée en matière de fatwas.
Ils lui permettent également de prendre en compte les exigences propres aux nouvelles questions, qui nécessitent une recherche approfondie, une vérification rigoureuse et une grande précision dans la référence et la documentation des sources. L’ensemble de ces efforts contribue à développer les outils nécessaires à l’émission d'avis juridiques, à renforcer la capacité à traiter les questions contemporaines et à produire des recherches juridiques solides alliant rigueur des fondements, précision méthodologique et exploitation judicieuse du patrimoine juridique.
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